Photographe, un temps à la tête des collections Saint Laurent et Dior Homme, Hedi Slimane revient à la mode. Promu tête pensante artistique chez Saint Laurent.
Le milieu de la mode a le don d’élever en divinité certaines personnalités qui ont évolué dans ses rangs. Feu de poudre ou poudre aux yeux, bien souvent, mais pas tout le temps, pas avec ce Slimane-là. Hedi Slimane cristallise, à lui seul, un certain point de vue que l’on peut avoir sur la mode de ces dix dernières années. Une mode qui, d’abord, a modernisé son image, qui s’est faite plus “arty”, et a tenté d’intégrer l’esthétique du quotidien, et par ce biais, de toucher un plus large public. Une mode, au versant mercantile – et dont la réussite est dûe en partie à ses ventes -, et qui a pour obligation de séduire les acheteurs, mais aussi ceux qui rêvent d’acheter, pour qu’ils adhèrent au style donné.
Pour se faire une place au soleil au sein du monde des images, le milieu de la mode a su s’entourer de visionnaires, et Slimane en est un. Un de ceux dont le travail ne nous est pas inconnu, sans qu’on sache pourquoi Cette capacité à imprimer son style à une époque, déposer une touche, singulière, un repère.
La touche Slimane, difficile d’y échapper en effet. Elle est inscrite dans notre mémoire visuelle, comme représentante de l’esthétique des années 2000 : une photo en noir et blanc, axée sur l’humain, souvent en plan serré, bien souvent un portrait. Et, à chaque cliché, les corps, magnifiés dans leur androgynie, s’éclairent, saisis dans la lumière d’un certain réalisme. Ces silhouettes morcelées, (en plan serré), ces visages, éloignés de la perfection et de la symétrie, sont ceux des hommes et des femmes des années 2000 : rockeurs, artistes, gens de mode, mais pas seulement, car Slimane mitraille le monde qui l’entoure, les pommés, les beaux gosses, les jeunes gens. Et, toujours, comme un leitmotiv, ce corps, cette silhouette filiforme, androgyne et à la fois diablement désirable, souvent sapée d’un pantalon skinny (le slim) qui définit les contours d’une corps en action. C’est l’image, très actuelle, du monde dans lequel nous nous agitons. Mais comment fait-on pour dessiner l’époque dans laquelle on vit ?
A la fin des années nonante, le jeune Slimane, qui a d’abord fréquenté Sciences Po, passe du côté des arts. Elève à l’école du Louvre, il photographie les statues d’un musée en réfection. Il ne quitte pas son boîtier. Il fixe les objets avant de prendre conscience que plus que l’artefact, c’est le moment qui l’intéresse. Il s’immisce alors dans cet entre-deux qui sépare le photographe de la réalité photographiée. A l’époque, il fait – déjà, avec 10 ans d’avance – du “street wear” , à travers des castings de rue. Son travail ne tarde pas à être repéré par la maison Vuitton qui sollicite son soutien artistique, à l’occasion du projet autour du centenaire du monogramme. La mode ne va plus le lâcher. Pierre Bergé comprend ce qu’Hedi Slimane a en lui, ce mix entre la recherche du beau et l’introspection. “J’ai été touché par la singularité du personnage, par son intelligence, sa volonté, sa façon de transporter un univers avec lui“, dit à son sujet Pierre Bergé, qui lui propose alors – on est en 1996 – de devenir directeur artistique de la maison Saint Laurent, qui doit trouver un nouveau génie de l’élégance.
Assis sur la fin du millénaire, touchant du doigt le suivant, Hedi S. redessine chez Saint-Laurent la silhouette de l’homme moderne, le style métrosexuel qui colle comme un skinny à ce citadin trendy tourmenté et ambivalent.
En 2000, il quitte la maison Yves Saint-Laurent, pour devenir directeur artistique – DA, comme on dit dans le jargon – chez Dior Homme, pour sept ans. Là encore, il sait imposer sa marque de fabrique, la silhouette de l’homo sa piens sapiens , avec un costume “fité”, loin de l’allure virile du Cro-magnon. Parallèlement à son rôle de créateur de tendances pour Dior, il poursuit son travail de photographe. Plus précisément, les deux activités se nourrissent mutuellement. Entre Paris, Berlin – où il est invité en tant qu’artiste résident du centre d’Art du Kunst Werke – et Londres, son travail photographique prend du galon. Dans son viseur, la scène rock britannique du moment, Pete Doherty et autres Franz Ferdinand. Mais il ne se poste jamais sur les devants de la scène : ses protagonistes sont croqués à l’intérieur du microcosme, comme “en dedans”, avec tout à coup plus de profondeur. Et puis, toujours, ses images au grain marqué, qui soulignent les stigmates des individus qu’il suspend dans l’éternité du cliché.
Son boîtier photo s’accommode de la vie en ville ; il le balade à New York puis plus récemment à Los Angeles. 2007 est l’année du changement : il s’envole pour la cité des Anges, après avoir quitté Dior et l’univers de la mode. Pour se consacrer à la photo. Ses séries sur les skaters, ou sur les symboles de l’Amérique (“Flags”, “Eagle”), soulignent son envie de donner de l’épaisseur, faire exister ceux qu’il a pris le temps d’observer(1). Hedi, le “Slim Man” réussit un pari osé, celui de faire ce qu’il a ancré au plus profond de ces tripes et parvenir à le rendre universel. La maison YSL qui en mars dernier a annoncé le retour de Slimane à la tête de la direction artistique et de l’image de marque de la maison, a habilement choisi : elle a saisi l’oiseau rare, un de ces individus qui savent fabriquer l’air du temps, rien moins que cela.
Aurore Vaucelle pour La Libre Belgique
(1) Les clichés d’Hedi Slimane sont parus dans “Anthology of a Decade”, un volume par pays : “France” “USA”, “G.B.” , chez JPR éditions, 42 €/volume env.












