Trois Guinées

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Trois Guinées

Alors que Gallimard fait paraître en Pléiade les oeuvres romanesques de Virginia Woolf, Blackjack éditions réédite “Trois Guinnées”, dans une nouvelle traduction. Fiction épistolaire qui tourne autour de la condition des femmes et de la guerre, ce texte de la fin des années trente, depuis longtemps épuisé, reste d’une troublante actualité.

A partir des années 30, les écrits sur la guerre deviennent un genre en soi. Toute personnalité intellectuelle se doit de se prononcer sur le cours du monde et de prendre parti sur les événements annonciateurs du grand massacre de la seconde guerre mondiale. De la beauté tragique et sans nuance de l’engagement d’un Klaus Mann à l’encontre de tous les fascismes, dès 1932, à la lucidité coupable d’un Ernst Jünger, dont les éditions de la Table ronde viennent de republier son texte de 1942, La paix, c’est tout le spectre de l’attitude face la guerre qui se concentre en une décennie.

Entre un pacifisme généreux, souvent aveugle, et un bellicisme aux mains sales, certains n’ont pas choisi au profit d’un déplacement de la question. Virginia Woolf s’y emploie dans l’un des ses derniers livres, Trois guinées, publié en 1938 à Londres. Il existait une traduction bancale, aujourd’hui épuisée, de Viviane Forrester. Blackjack éditions fait paraître ce texte singulier et d’une troublante actualité dans une nouvelle traduction de Léa Gauthier.

Qu’est-ce qu’une guinée ?

C’est une ancienne pièce d’or au royaume de Grande-Bretagne. Dans le livre de Woolf, elle devient une monnaie d’échange pour souscrire, ou non, à un corpus d’idées, entre la dîme, le prêt et le gage.

Trois guinées est un texte qui se construit autour d’un dispositif épistolaire. Le livre est une réponse, en trois parties, à la question posée par un “gentleman”, dans une lettre envoyée à une femme, qui se résume comme suit : “Comment pouvons-nous empêcher la guerre et protéger la culture et la liberté intellectuelle ?”.

Remarquons d’abord que Virginia Woolf ne répond pas aux questions ”comment combattre le nazisme ?” ou encore “comment préserver la paix ?” ; non, elle construit son livre autour de cette autre question, qui se transforme peu à peu en prétexte : “comment empêcher la guerre ?”. Car celle-ci est posée par un homme à une femme, c’est-à-dire, dans l’esprit de Woolf, avant tout à une représentante des femmes et des filles des hommes éduqués. Partant de ce principe, le livre déploie, au sens propre, le prétexte de la question et remet en perspective, par une impressionnante rhétorique, une lucidité froide, un phrasé sec et lumineux, le sous-entendu idéologique patriarcal qu’une telle interrogation soulève.

Soulignons ensuite le sens du détail, du document, du fait et de l’histoire que Virginia Woolf illustre par ce livre. En s’appuyant sur ce qu’elle appelle les biographies du passé et sur la presse de l’époque, le livre témoigne d’une singularité autant au sein de l’œuvre de l’auteur de Mrs Dalloway, qu’au cœur des études féministes. Il s’agit de revenir sur les conditions de l’éducation des femmes, sur leur emploi et leur salaire, sur leur place à l’intérieur de la société, parmi les structures familiales qui sont autant d’interrogations, de sujets d’étonnements qu’il faut analyser, décortiquer et, pour la plupart du temps, combattre, avant de mesurer la réponse qu’une femme, en 1938, à Londres, peut apporter au sujet de la guerre et de la liberté intellectuelle.

Si notre époque offre bien souvent le visage d’un féminisme rétrograde et en bout de course, lire Trois guinées donne au lecteur l’occasion de rentrer dans le cheminement d’une pensée qui préserve, avec rage et violence, le souci de l’universalité du genre humain. Penser la question des femmes ne vaut que si cette expérience débouche sur une nouvelle vision globale de la société, du rapport entre les sexes et des nations. Proposant une nouvelle communauté des outsiders qui n’afficherait qu’indifférence aux valeurs masculines de la guerre, du drapeau, de la nation et du territoire, Virginia Woolf n’hésite pas à déclarer les notions de “féminisme” ou “d’émancipation des femmes”  obsolètes et inopérantes pour reconfigurer les schémas de pensée qui conduisent à la guerre entre les peuples et entre les sexes.

Il faut selon elle ne plus avoir peur de maintenir l’interaction entre la sphère publique et privée afin de combattre tous les fascismes. “Le monstre des années 30 a pris de l’envergure. Il interfère à présent avec votre liberté ; il vous dicte maintenant votre façon de vivre ; il établit des distinctions non seulement entre les sexes, mais entre les races. Et vous ressentez dans vos propres personnes ce que nos mères ont ressenti lorsqu’elles étaient exclues, lorsqu’elles étaient enfermées, parce qu’elles étaient des femmes. Maintenant, c’est vous qui êtes exclus qui êtes enfermés, parce que vous êtes juifs, par ce que vous êtes démocrates, à cause de votre race, à cause de votre religion.”

Gilles Collard

Virginia Woolf, Trois guinées, préfacé et traduit par Léa Gauthier, Blackjack éditions. 235 pages. 19 €.

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