Un nouveau réalisateur belge est né. Il se nomme John Shank et, s’il tient les promesses de son premier longmétrage, il trouvera sans aucun doute sa place parmi ceux qui comptent. Son premier opus, “L’hiver dernier” nous raconte la lutte d’un jeune fermier (Vincent Rottiers) pour conserver sa tradition, héritage physique et spirituel. Avec une esthétique dans la lignée de Robert Bresson et Stephen Malik, ce très beau poème cinématographique se double d’une méditation sur les liens qui nous rattachent à la nature, sur la dissolution des rapports dans la société…
Il est rare de rencontrer un Belge d’origine américaine. On imagine
plus facilement le contraire.
Je suis arrivé en Belgique à quatre ans avec mes parents. A 18 ans, après avoir terminé mes secondaires ici, je suis retourné aux Etats-Unis et y ai travaillé comme apprenti charpentier et aide soignant. Je suis revenu en Belgique par envie et pour y faire du théâtre. Par hasard, je me suis retrouvé à passer le concours de l’IAD pour les études de réalisation. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai découvert le langage, la grammaire du cinéma et que j’en suis tombé amoureux. Ce langage me convenait, j’aimais le parler. Un
monde s’ouvrait à moi.
Pourquoi une personne dont les racines sont écartelées des deux côtés de l’Atlantique raconte-t-il une histoire de perte de racines ?
Je n’ai pas de foyer. Je n’ai pas réellement de maison. Par ailleurs je suis bruxellois depuis dix ans… La question des origines est pour moi très concrète, elle a traversé toute ma vie. Il est important de savoir que l’on vient de quelque part. Quelqu’un qui a un passé s’imagine plus facilement un futur : il n’est pas un individu isolé, sans lien. J’ai besoin de me raconter que j’appartiens à un monde bien plus grand et important que moi. Or le système dont je fais partie a tendance à défaire les liens, à nous dire « tu n’es que toi ». Personne ne va nulle part avec ce genre d’affirmation.
On a qualifié “L’hiver dernier” de western. L’envisagez-vous sous cet angle ?
Pas du tout, même si beaucoup de composantes de ce genre sont présentes : un homme seul contre tous, une terre à défendre, un cheval, une carabine… Ces références au western sont très douces et jamais je n’ai cherché à les exacerber. J’ai plutôt cherché à faire un poème.”
Un autre sujet du film est le rapport au sacré, au sens le plus large du terme.
“Ce qui est sacré pour mon personnage, ce sont ses liens à la terre, les gestes qu’il pose pour soigner ses bêtes, le monde qu’on lui a transmis et qu’il porte comme un poids qui le nourrit en l’emprisonnant. Il est prêt à renoncer à sa terre plutôt que de trahir son amour pour elle. Si vous voulez, les actions et gestes des moines de Tibhirine dans le film de Xavier Beauvois (“Des hommes et des Dieux”) ne sont pas autre chose que ceux de mon personnage. Tous ont déclaré leur loyauté à une manière d’être au monde à laquelle ils ne peuvent pas renoncer.
Le personnage antagoniste, le fermier cynique enrichi par « la mondialisation », meurt d’un cancer. Est-ce une métaphore ?
J’avais en effet besoin que l’ « autre monde », celui que le protagoniste refuse, soit également rongé de l’intérieur par une maladie contre laquelle on ne peut pas grand chose. Je voulais que soient prononcées ces trois répliques énormes : « Je vais mourir et je n’y avais jamais pensé ». Si notre système pouvait parler, peut-être dirait-il cela. Puis « Où sont mes fils ? », ce qui signifie « j’ai besoin d’enfants, de gens après moi ». Et enfin : « Comment fais-tu pour continuer à croire que ça va aller », ce qui veut dire : « est-ce que tu crois en quelque chose ? ». Si ces trois phrases font réfléchir le spectateur, je n’aurai pas perdu mon temps.
“L’hiver dernier” s’intègre dans une série de films de tous horizons qui parlent de la déréliction de notre société sous divers aspects : “Les virtuoses”, “L’exercice de l’Etat”, certains films de Ken Loach…
Cet aspect n’est apparu que tard dans le projet, mais il est devenu le fil conducteur de la narration. Si le film raconte la mort du monde rural, il faut se réveiller parce que cela signifierait notre mort à tous. Nous ne parlons pas d’événements qui se passent au bout du monde, mais de la disparition de ceux qui nous fournissent de quoi nous nourrir. Ce n’est pas un problème séparé : nous sommes tous dans le même monde.
Entretien de Geoffroy d’Ursel pour La Libre essentielle.










