Savoureuse chronique de l’arrivée de Dany Laferrière à Montréal.
Dany Laferrière raconte que, jeune exilé, noir, venu d’Haïti, arrivé à 23 ans à Montréal, il séduisait toutes les filles. On le croit volontiers à lire sa délicieuse “Chronique de la dérive douce” qu’il publie aujourd’hui, quarante ans après les faits. C’est comme une suite en miroir à “L’Enigme du retour”, qui lui valut le prix Médicis en 2009 et qui racontait son retour à Haïti sous la forme de vers libres et d’une ballade littéraire.
Son départ d’Haïti fut dramatique : “J’ai vingt-trois ans aujourd’hui et je ne demande rien à la vie sinon qu’elle fasse son boulot. J’ai quitté Port-au-Prince parce qu’un de mes amis a été trouvé sur une plage la tête fracassée et qu’un autre croupit dans une cellule souterraine”. Mais ne croyez pas qu’il déprime ou qu’il parle sans cesse politique. Bien au contraire, il a l’exil joyeux et un peu libidineux. Son sujet est sa découverte, petit à petit, d’une ville moderne, pleine de rencontres et de plaisirs. Il ne lit pas Marx ou Mao mais bien Henry Miller et “Jours tranquilles à Clichy”, Bukowski et Borgès. Il vit de peu et découvre, grâce à un ami SDF, le plaisir du pigeon capturé dans le parc et bien cuit. Il apprend aussi que, chez les filles, son bagout et son charme font des ravages. Il s’emmêle un peu les pinceaux entre ses amours multiples et peine à organiser les allers et venues de ses amantes. Ce plaisir est teinté de nostalgie : “au moment de l’orgasme, je me suis surpris à parler créole, ‘ou douce, ti manman, ou douce cou sirop miel’. Elle m’a jeté ce regard fiévreux avant de m’embrasser tendrement”.
Il cherche un logement, il boit un peu trop, il rencontre des êtres sans attaches, comme lui. Même s’il est surpris, note-t-il avec ironie, que les Montréalais, pourtant si riches, se lèvent si tôt : “Je suis perplexe du fait qu’on doive se lever si tôt pour simplement gagner sa vie. Je pensais que la pauvreté était une des conséquences de la dictature et qu’ici on était passé à une autre étape”.
Délicieux Laferrière qui procède dans la vie comme dans son livre, par petites touches, par pas de côté, par sourires et incises. Son sujet est bien cette progressive acclimatation. Quand, pour un exilé, pour un étranger, la ville d’accueil devient-elle la sienne ? Quand cesse-t-il d’être un réfugié pour devenir un habitant du coin ? Le devient-on jamais ? Il dit à un moment, très justement, que la ville a cessé d’être étrangère pour lui, le jour où il a cessé de la regarder.
La première chose qui frappe le jeune Haïtien est cependant le froid. Quelqu’un lui dit qu’il faudrait donner une prime aux réfugiés pour accepter de telles températures glacées ! Il écrit à sa mère, restée au pays, qu’il “vit dans une réfrigérateur avec six millions d’autres gens “, et ” certains sont dans le congélateur”, ajoute-t-il.
Sous son ironie joyeuse, pointe toujours la crue réalité : “tout est plus rapide ici”, remarque-t-il, “que dans la vie d’avant. Sauf pour mourir. Sur ce point, on a là-bas, une longueur d’avance sur tout le monde.“
Chronique de la dérive douce Dany Laferrière Grasset 221 pp., env. 16 €
Auteur : Guy Duplat








