Claustria
Claustria
Entre le réel et la littérature se dessine une zone de turbulence et de friction. Quand un écrivain s’empare d’un fait réel, d’un événement singulier, d’une période de l’histoire pour en rendre les contours et leurs donner une forme subjective par un acte de création, il s’expose généralement au plus grand malentendu. La littérature contemporaine regorge d’anecdotes de cet ordre, des plus pitoyables qui alimentent les magazines people, aux plus puissantes qui interrogent profondément le rôle de l’écriture et la force de la fiction.
À défaut de méthode, et nonobstant la récente fascination des romanciers pour le fait-divers, il existe, pour les écrivains qui se confrontent aux faits réels, une généalogie. Peu importe où nous la ferons remonter.
Mentionnons, pour être rapide, un chemin touffu qui part de Truman Capote, avec son célèbre “De sang froid”, passe par Norman Mailer et fait étape, plus prêt de nous, chez Emmanuel Carrère (rappelons nous “L’adversaire”) ou encore chez Yannick Haenel dans son livre “Jan Karski”, qui avait suscité une violente polémique.
“Claustria” de Régis Jauffret, paru en cette rentrée de janvier, est un livre qu’on aurait tort de ne pas positionner au sommet de ce prestigieux pan de la littérature. Si plusieurs veines se dessinent dans l’oeuvre de Régis Jauffret, débutée au milieu des années ’80 (les livres “Histoire d’amour”, “Univers, Univers” et “Microfictions” en seraient les croisements les plus visibles), la lecture de “Claustria” impose le sentiment de tenir entre les mains un livre trouble et essentiel, dont l’ambition et la réussite débordent le cadre strict du pari littéraire.
C’est un livre qui glace le sang, renvoit le lecteur à sa capacité à lire le réel dans ses recoins les plus sombres et atroces, déjouent certains de ses réflexes éculés sur le bien et le mal et porte, par le geste de l’art, une interrogation maîtrisée sur l’homme, sa représentation et la vérité.
Par son sujet, d’abord. Régis Jauffret a déclaré à plusieurs reprises que c’était le livre dont il a le plus retardé l’écriture. Et pour cause : ce dont il avait son objet touchait aux abymes de ce qu’il était possible de concevoir.
Rappelons-nous, en Autriche, il y a quelques années, l’apparition médiatique d’un certain Josef Fritzl, dont on découvre qu’il avait pendant plus de vingt ans enfermé dans une cave sa propre fille, qu’il ne se privait pas de violenter et de violer régulièrement. Plusieurs enfants sont ainsi nés. Il en remontait certains à la surface, d’autres restèrent enfermés toutes ces années, sans jamais voir la lumière du jour.
C’est ce dispositif terrifiant, sa mécanique, sa logique, que Régis Jauffret essaie de déchiffrer et de comprendre au fil de ces 500 pages d’un souffle et d’une puissance rare qui joue de la fiction, de l’enquête, du récit, jusqu’à la déréliction, par moment.
Par son écriture, ensuite, qui touche à de nombreux endroits au sublime. Comment faire pour mettre des mots sur un irreprésentable. Essayez, il est très difficile d’imaginer une vie durant plus de vingt ans dans un réduit au sous-sol, sans ne plus avoir (avant qu’une télévision ne vienne y rythmer les jours et les nuits) la moindre notion du temps et des saisons.
C’est une des forces majeures du livre. Alors que Jauffret ne recule jamais devant la moindre question, le moindre doute et va jusqu’au bout du bout de l’horreur, il conserve une écriture de la juste distance. Cela en fait un livre d’une morale froide et retenue. Rien de sensationnel, dans la manière de traiter les scènes, rien non plus de cynique ou de baveux dans les épanchements : jusqu’au bout une ligne de conduite qui construit à partir, en quelque sorte, de la vie nue une littérature souveraine. Il n’y a pas un seul doute concevable, ce Josef Fritzl est un monstre, ce qui n’exclut pas d’essayer de dire où peut continuer à se placer la joie, l’enfance, parfois l’amour, dans la cave.
C’est un équilibre d’une fragilité inouïe, mais qui est tenu sans flancher. Pour y arriver, Jauffret se donne tous les moyens. Ceux de la prospective, par exemple – le livre commence par la vie d’un des fils plusieurs dizaines d’années après. Ceux de sa propre mise en scène, où il fait état de ses propres recherches et enquêtes sur place, sur sa lecture du procès, qui n’a duré que trois jours et demi, sur sa vision
de l’Autriche, etc.
Au plus précis sur les faits, il réussit chaque fois la prouesse de ne jamais encercler la vérité, de laisser non pas le doute dans le chef du lecteur, mais l’espace d’un battement
entre la vérité et sa représentation.
On ressort de la lecture de “Claustria” avec le sentiment que l’art et la littérature, quand ils sont portés à ce degré d’exigence et d’incandescence, face à la faune des médias, des journalistes, des experts et des témoins, restent les outils les plus puissants pour toucher au réel.
Gilles Collard pour La Libre Essentielle.
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